Pour aller plus loin:

• Hilda et quelques concepts philosophiques:

-La Dialectique du Maitre et de l’Esclave du philosophe allemand Hegel.

Mme Lemarchand, dans la pièce cherche à embaucher Hilda, femme de Franck. Tout au long de l’histoire, on voit comment elle instrumentalise Hilda qui devient sa ‘femme de peine’, ‘femme de corvée’, ‘femme à tout faire’. Mme Lemarchand refuse toute réticence à son pouvoir de ‘maitresse’, de ‘patronne’ ou d’ ‘employeuse’ d’Hilda. Le simple fait qu’Hilda refuse de prendre un café avec elle l’irrite et elle ira même jusqu’à lui faire donner des douches, la trouvant toujours ‘un peu sale’, veillant elle-même à lui faire revêtir ses anciennes robes. Mme Lemarchand exerce donc un pouvoir total sur Hilda qu’elle considère comme ‘chair à modeler’.

Cependant certaines phrases relèvent d’un rapport de réciprocité entre le statut de Mme Lemarchand et celui d’Hilda:

Mme Lemarchand : -Ces femmes, monsieur Meyer, que j’emploie, font de moi leur esclave, puisque je ne peux me passer de les avoir. (Hilda, tableau I)

Ou

Mme Lemarchand : -Je ne supporte plus de ne pas connaitre Hilda, Franck, son visage, sa taille. Je suis l’esclave de ce prénom et de ces femmes en général. (Hilda, tableau I)

 

Mme Lemarchand est donc elle-aussi esclave d’Hilda puisque ‘elle ne peut vivre’ sans elle qui lui confère son statut de Maitresse. Cette relation cyclique renvoie à la dialectique du Maitre et de l’Esclave que l’on trouve dans l’oeuvre La Phénoménologie de l’esprit ((Phänomenologie des Geistes) parue en 1807 de Hegel. Elle consiste en une théorie bilatérale de reconnaissance par un rapport de conflit à autrui.

L'histoire du Maître et l'Esclave est celle d’une lutte à mort pour la reconnaissance. Dans la pièce, Mme Lemarchand lutte contre les réticences d’Hilda à céder à ses manipulations. Les deux adversaires dans la dialectique de Hegel sont profondément inégaux. L’un a peur de l’autre et cède au désir de l'autre, c'est-à-dire reconnait son statut comme supérieur. Ainsi Hilda peu a peu cède totalement à Mme Lemarchand et accepte d’être son esclave. Hilda confère donc à Mme Lemarchand son statut de maitresse par faiblesse, par obéissance à son mari, par peur de la pauvreté et de la misère qui peut s’abattre sur sa famille.

« L'Esclave préfère vivre en esclave que mourir pour la liberté. Par conséquent, il est dépendant de la vie organique; c'est la vie organique qu'il préfère; il est cette vie. » Hegel Phénoménologie de l’esprit

Hilda, en tant qu’esclave accepte d’être dépendante de Mme Lemarchand jusqu’à devenir ‘[son] chien, [sa] vieille bête folle et inutile’ à la fin de la pièce. Cependant, pour Hegel, autrui est indispensable dans la reconnaissance de soi. Ainsi Mme Lemarchand a besoin d’Hilda pour être reconnue en tant que Maitresse. En effet, « pour se faire valoir et être reconnu comme libre, il faut que la conscience de soi se représente pour une autre comme libérée de la réalité naturelle » écrit Hegel. Mme Lemarchand est pour Hilda celle qui l’habille, la nourrit, la loge, lui fait découvrir l’écriture et la lecture et surtout celle qui l’emmène à Paris. Elle fait partie d’une autre réalité pour Hilda puisque Mme Lemarchand n’est pas dans une dynamique de nécessité mais de luxe. Toute la problématique de la famille Meyer tourne autour de l’argent pour combler les besoins quotidiens, pour ‘s’en sortir’. Mme Lemarchand, elle, cherche toujours à accroitre son confort :

Mme Lemarchand : -J’ai chez moi, des parquets que cire Hilda chaque semaine, vous avez du linoléum qui imite le parquet : très bien. J’aurais, moi aussi, bien volontiers du lino, mais que ferait alors ma femme de ménage ? (Hilda, tableau II)

Mme Lemarchand fait donc partie d’une autre réalité pour les Meyer :

Mme Lemarchand :-Que deviendrez-vous, tous autant que vous êtes, sacrés malins, sans les dames de mon espèce ? (Hilda, tableau II)

 

Mais ces deux réalités s’interpénètrent et sont dépendantes l’une de l’autre.

G.C.KESSOUS

A propos de la dialectique du Maitre et de L’Escave.

 

• Hilda, domesticité et servitude.

L’histoire d’Hilda pose le grave problème de l’atteinte à la dignité de la personne humaine. Si Hilda est française, son mari, Franck, fait les petits travaux et travaille à la scierie au noir. Il n’est donc pas couvert financièrement après son accident à la scierie qui lui fait perdre la phalange de l’index de la main droite. Mme Lemarchand profite de cette situation en faisant du chantage à Franck lorsque celui-ci lui demande de revoir Hilda. L’ayant piégé en le forcant à accepter une avance sur le salaire d’Hilda, elle lui démontre qu’il n’a pas les moyens de lui racheter Hilda. Le cercle vicieux est donc posé d’emblée par Mme Lemarchand qui catégorise la famille Meyer comme étant ‘dans la détresse’. Plusieurs indices dans la pièce nous ont fait également étendre la problématique de classe sociale à celle de différence raciale. Des expressions telles que :

Mme Lemarchand : -Que deviendrez-vous, tous autant que vous êtes, sacrés malins, sans les dames de mon espèce ? (Hilda, tableau II)

Mme Lemarchand : -Vous voulez jouer au malin mais nous aurons toujours raison de vous et des gens comme vous, Franck. (Hilda, tableau II)

 

Mme Lemarchand : -Que faut-il que nous fassions pour nous faire aimer des gens de votre sorte. (Hilda, tableau V)

Mme Lemarchand : -J’aime mieux que mes enfants ne montent pas jusqu’ici. Ils ne sont pas habitués aux vôtres. (Hilda, tableau V)

Mme Lemarchand : -Pourquoi Hilda éprouve-t-elle une si grande répugnance de notre peau et de notre chair, Franck ? (Hilda, tableau II)

Mme Lemarchand :- Pourquoi notre chair vous dégoûte-t-elle ? Nous sommes propres et beaux et bien vêtus, bien soignés, parfumés, agréables à embrasser. Alors ? J’aurai votre peau Franck. (Hilda, tableau II)

Il y a donc une différence radicale de nature entre le monde des Lemarchand et des Meyer malgré les propos hypocrites de Mme Lemarchand à propos de sa ‘bonne conscience’ :

Mme Lemarchand : -Nous avons des domestiques, comme tout le monde, mais nous n’oublions jamais de les élever, par la parole, jusqu’à nous. Je n’oublierai pas qu’Hilda est ma servante par accident, et non pas nature. Seules les circonstances ont fait d’Hilda celle qui m’obéira plutôt que de me commander. (Hilda, tableau I)

La mise en scène de notre spectacle propose pour la première fois une représentation de l’oeuvre touchant à la problématique raciale avec un choix d’acteurs haïtiens. L’idée de servitude est à distinguer de celle de domesticité en Haiti. La domesticité concerne des enfants (généralement entre 10 à 16 ans) qui sont confiés à une maitresse de maison qui les emploie sans les rémunérer contre une promesse de formation ou d’enseignement. Cependant, il est rare que ces enfants soient envoyés à l’école ou reçoivent une quelconque instruction de la part de leur employeur si ce n’est celle de l’exploitation. Ils sont appelés les Restavèk et sont souvent maltraités par les familles haitiennes plus ou moins aisés qui les accueillent.

Jean, de Haiti

Jean a déclaré avoir 12 ans, mais il faisait plus jeune. Il était originaire du

nord, près de Cap-Haïtien, et pensait que ses parents étaient en vie, quoiqu’il

eût perdu tout contact avec eux depuis plusieurs années. Deux ou trois ans

plus tôt, une femme qu’il n’avait jamais vue est venue à son village et l’a

choisi pour être son restavec. Elle l’a emmené, tout seul, à Port-au-Prince.

Elle le battait fréquemment; il avait peur d’elle et se sentait comme son

prisonnier. Finalement, cette femme a «congédié» Jean. Elle lui a demandé

de quitter la maison en lui suggérant de retourner chez lui à la campagne.

Il n’avait aucun moyen de rentrer chez lui, ni même une idée précise de

l’endroit où il habitait. Il a vécu un certain temps dans la rue à Port-au-

Prince, puis s’est lié d’amitié avec un garçon à peu près du même âge. La

mère de ce garçon a pris Jean chez elle, où il s’occupe désormais des cinq

enfants de la famille, mais il ne va pas à l’école (les enfants de la famille sont

scolarisés). Cependant, Jean a le temps de jouer, reçoit une alimentation

adéquate et n’est pas battu. Il estime que sa situation s’est nettement

améliorée. Néanmoins, Jean dit qu’il retournerait volontiers dans sa vraie

famille s’il savait comment. Lorsqu’on lui a demandé s’il pensait que ses

parents l’aideraient s’ils étaient au courant de son désir de rentrer, il s’est

mis à pleurer.

Restavek: child domestic labour in Haiti, (Minneapolis, Minnesota Lawyers

International Human Rights Committee, 1990), pages 12-13.

L’idée de servitude en Haiti renvoie à la situation à laquelle la pièce Hilda nous confronte. Un adulte, généralement une femme accepte de servir dans une maison en tant que femme de ménage et garde d’enfants contre un salaire qu’elle peut négocier au moment du contrat verbal. Elle est la plupart du temps logée et nourrie par l’employeur. Le prix moyen que l’on trouve va de 100 à 200 dollars haitiens par mois soit 12 à 29 dollars américains par mois. Le mot ‘bonne’ est encore utilisé fréquemment en Haiti pour décrire ces femmes à tout faire. Dans la pièce, c’est ainsi que le terme apparait dans la bouche de Corinne, soeur d’Hilda dans le tableau V :

Mme Lemarchand : -Voudriez-vous travailler pour moi, charmante soeur d’Hilda ?

Corinne : -Je ne fais pas la bonne.

Mme Lemarchand : -Personne ne fait la bonne. On ne parle plus comme cela. Il n’y a plus de bonnes, Corinne.

Corinne : -Je ne sers pas chez les autres.

Il y a donc beaucoup de Mmes Lemarchand en Haiti avec pour seule différence qu’il est impensable que celles-ci aient une quelconque proximité avec leur bonne. Les deux mondes sont radicalement séparés en terme de classe et la bonne ne fait pas partie de la famille. Elle est un élément extérieur rajouté qui n’est là que pour servir. Dans la pièce, c’est l’attitude qu’adopte Hilda au début chez Mme Lemarchand :

Mme Lemarchand :-Connaissez-vous beaucoup de patronnes qui ait comme moi le désir sincère, généreux, gratuit, de prendre un petit café en compagnie de leur servante (...) Enfin, Franck, comprenez-vous qu’Hilda ne veuille être qu’une domestique ? Elle peut être mon amie : quelle servante refuserait ? Hilda me dédaigne. Elle préfère bouffer, oui bouffer, en même temps que les enfants, derrière leur chaise, debout rapidement, se nourrir et en finir, comme une esclave. (Hilda, tableau II)

Il n’est pas pensable dans la réalité haitienne de trouver une maitresse de maison qui prenne soin ou même puisse toucher sa bonne. Séparation radicale des deux mondes qui se fait sentir dans le vocabulaire même. La bonne appelle la maitresse de maison ‘Madame’ et ses enfants ‘Mademoiselle’ ou ‘Monsieur’ et se fait appeler par ses employeurs directement par son prénom. Mme Lemarchand dans la pièce appelle souvent Franck Meyer par son prénom et n’utilise l’appellation de Monsieur Meyer que pour le faire réagir.

Mme Lemarchand : Franck, Hilda utilise-t-elle un contraceptif ? Franck, pourquoi ne dites-vous rien ? Monsieur Meyer ? (Hilda, tableau I)

Mme Lemarchand ne respecte pourtant pas les frontières des deux mondes sociaux mis en jeu puisqu’elle habille Hilda, lui coupe les cheveux, la douche, lui apprend à lire, à écrire, l’amène à Paris,... Elle cherche à faire de sa domestique son amie ce qui est improbable dans la relation Employeur/Employé en Haiti. Mais en souhaitant l’éduquer, la former, Mme Lemarchand ‘dé-forme’ Hilda en violant son intimité et son identité. Hilda à la fin de la pièce est ‘morte’ psychologiquement et presque physiquement :

Mme Lemarchand : -Il n’y a plus d’Hilda. Crevée, pfuit, comme un ballon.

(Hilda, tableau VI)

 

Morte de s’être trop soumise. Morte d’avoir voulu changé de classe ou de nature. Morte de n’avoir pas su prononcer encore les seules paroles qui auraient pu la protéger des propositions alléchantes et pernicieuses de Mme Lemarchand : Merci bien....équivalent au Tampri Tandé haitien qui décline poliment mais fermement l’offre proposée.

A la fin de la pièce, Hilda est morte de n’avoir pas su dire Non.....

G.C.KESSOUS

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A propos du pays d’Haiti :

Données économiques du pays:

Les enfants dans la domesticité :

Les Fondements de la pratique de la domesticité des enfants en Haiti :

Les Restavèk :

Histoire d’une Restavèk racontée en créole par Maurice Sixto, sociologue haitien :

La Femme en Haiti :

 

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